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Décès de Toni Morrison, une femme de fer a rendu l’âme.

Toni Morrison est morte dans la nuit du 5 au 6 août, à l’âge de 88 ans, avec un sentiment de révolte inentamé. L’écrivaine américaine est morte au Montefiore Medical Center de New York, a précisé son éditeur, Alfred A. Knopf, à Associated Press. Ni le succès international, ni le prix Nobel de littérature en 1993 – elle est la première Afro-Américaine à le recevoir –, ni les divers doctorats honoris causa et autres distinctions ne sont parvenus à altérer ses passions et son allure de guerrière. Certes, elle a vu un Afro-Américain accéder à la présidence des Etats-Unis. Mais huit ans plus tard, elle a assisté à l’élection de Donald Trump et au retour du racisme décomplexé.

Silhouette imposante, port de tête altier, tout en elle était impérial et impérieux. Petite-fille d’anciens esclaves, elle savait d’où elle venait. Et elle n’a jamais craint de choquer. Par exemple, en qualifiant, en octobre 1998, Bill Clinton, de « premier président noir des Etats-Unis ». « Il présente toutes les caractéristiques des citoyens noirs, précisait-elle. Un foyer monoparental, une origine très modeste, une enfance dans la classe ouvrière, une grande connaissance du saxophone et un amour de la junk food digne d’un garçon de l’Arkansas. »

Plus récemment, en 2015, alors qu’elle faisait à Londres la promotion de son dernier livre, God Help the Child (en français Délivrances, aux éditions Christian Bourgois, comme la quasi-totalité de ses livres), elle déclarait au quotidien The Telegraph, à propos de plusieurs bavures policières qui venaient d’avoir lieu aux Etats-Unis : « Je veux voir un flic tirer sur un adolescent blanc et sans défense. Je veux voir un homme blanc incarcéré pour avoir violé une femme noire. Alors ­seulement, si vous me demandez : “En a-t-on fini avec les distinctions raciales ?”, je vous répondrai oui. »

Chloe Wofford naît les 18 février 1931, à Lorain (Ohio) dans une famille de quatre enfants. Elle passe son enfance dans le ghetto de cette petite ville sidérurgique proche de Cleveland. Son père est ouvrier soudeur et n’aime guère les Blancs. Sa mère est plus confiante en l’avenir. Sa grand-mère lui parle de tout le folklore des Noirs du Sud, des rites et des divinités. C’est en se convertissant au catholicisme que Chloe prend comme nom de baptême Anthony, que ses amis abrègent en Toni. Son grand-père est un fervent lecteur de la Bible, et, très vite, elle apprend à lire et à écrire.

Boursière, Chloe Anthony Wofford fait de brillantes études, soutient une thèse sur le thème du suicide chez Faulkner et Virginia Woolf, et commence une carrière d’enseignante. En 1958, elle épouse Harold Morrison. Ils ont deux enfants et divorcent en 1964, mais elle gardera Morrison comme nom de plume. Elle enseigne l’anglais à l’université d’Etat de New York et travaille comme éditrice chez Random House, où elle publiera notamment une anthologie d’écrivains noirs, The Black Book (1973).

Prix Nobel

Toujours en 1992, Toni Morrison publie un nouveau roman, Jazz, avec succès. L’année suivante, elle obtient le Nobel. Et en 1994, quand sort Paradise, elle a une très mauvaise surprise. Le dernier volet de la trilogie commencée avec Beloved, est plus que fraîchement accueilli par la critique. C’est pourtant son œuvre la plus aboutie et la plus libre. Ceci expliquant peut-être cela.

Quand le livre a été publié en français, en 1998, sa colère n’était pas retombée. « Aujourd’hui, être moderne, c’est un crime ! », disait-elle au Monde. On l’accusait notamment de « ne pas respecter ce qui fonde tout roman véritable, l’unicité de la voix narrative ». « Sans parler de ceux qui me collent l’étiquette “réalisme magique”, évoquant une proximité avec Garcia Marquez, qui n’a aucun sens. “Réalisme magique”, c’est ce qu’on dit quand on ne sait pas quoi dire, pour “littérature non blanche”. » Finalement, elle en riait, avant de reprendre son réquisitoire : « Il y a aussi, chez les critiques, cette manie de dire presque systématiquement “le précédent livre était meilleur”, à laquelle s’ajoute la mode actuelle de juger la personne plutôt que son texte, de prétendre délivrer des vérités définitives sur ce que doit être “un vrai roman”. Or, le roman, c’est le lieu même de la liberté. »

 

« Le sujet commun de la trilogie Beloved, Jazz, Paradise, expliquait-elle, c’est l’amour. Amour d’une mère pour son enfant dans Beloved, amour romantique dans Jazz, et ici un amour d’ordre spirituel. Je voulais réfléchir sur la différence entre le crime et le péché, entre la culpabilité et le sens de la faute. C’est une démarche morale, plus théologique que judiciaire, bien que ce ne soit pas, à mes yeux, un roman religieux. »

 

C’est l’histoire, au milieu des années 1970, d’un petit groupe de femmes aux destins contrariés qui ont fini par se rassembler dans une ancienne institution religieuse qu’on désigne comme le Couvent, aux environs de Ruby, une bourgade de l’Oklahoma. Ces femmes vivent seules, en dehors de la communauté de Ruby et sans hommes. Leur simple existence est comme une insulte. Elles doivent disparaître.

 

« Je ne donne pas d’indications raciales sur ce groupe de femmes. Dans ce pays, c’est mal accepté, commentait Toni Morrison. Aux Etats-Unis, la littérature écrite par des Africains-Américains est critiquée d’abord d’un point de vue sociologique ou bien elle est vue comme exotique… Serai-je autorisée, enfin, à écrire sur des Noirs sans avoir à dire qu’ils sont noirs, comme les Blancs écrivent sur les Blancs ? Serai-je débarrassée, enfin, de ces comparaisons insensées entre plusieurs livres sans aucun rapport entre eux, sauf d’avoir un auteur noir qu’on rassemble dans une même recension pour conclure : “Celui-ci est le meilleur, parce qu’il propose la vision la plus réaliste des Noirs américains.” Que pensez-vous qu’il arriverait si je proposais à des journaux un article se terminant par : “John Updike est un meilleur écrivain que John Cheever parce qu’il propose une vision plus réaliste des Blancs américains” ? Les rédacteurs en chef s’étrangleraient. »

 

Dates

18 février 1931 Naissance à Lorain (Ohio)

1970 Premier roman, L’Œil le plus bleu

1987 Beloved, prix Pulitzer

1993 Prix Nobel de littérature

2015 Délivrances

Dans la nuit du 5 au 6 août 2019 Mort à l’âge de 88 ans




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